The Man in the Moon Came Down too Soon avec commentaires

« The Man in the Moon Came Down too Soon », ou « L’homme de la lune descendit trop tôt » est un poème de Tolkien. Il porte sur l’homme de la lune, personnage du folklore anglais, mais en l’intégrant à l’univers de la Terre du milieu, notamment en faisant référence à la baie de Bel (Belfalas).

Ce poème a été un vrai défi de traduction, considérant la fréquence des rimes (la structure AA/B/CC/B amenant des strophes densément rimées). De tous les textes présents sur le site, c’est de loin celui qui m’a pris le plus de temps, mais j’ai fini par le terminer.

Un des problèmes que j’ai eu à résoudre est celui amené par le champ lexical de la lune. En effet, la chanson étant généreuse en descriptions, Tolkien fait souvent des références à l’astre. Or, il me semble plus aisé de garder les rimes diversifiées en anglais pour les deux raisons suivantes.

Premièrement, les mots de ce champ lexical proviennent, en anglais, de deux racines. La première est germanique et a donné le mot « moon » ainsi que tous les mots apparentés. La deuxième est latine, et c’est celle que nous connaissons en français puisqu’elle a donné « lune » et, en anglais, des mots comme « plenilune ». Dans notre langue, nous sommes limités (pour autant que je sache) à la deuxième racine.

Deuxièmement, l’appartenance de l’anglais à la famille germanique permet la construction de nombreux mots composés, collant l’adjectif après le nom, ce qui est impossible en français. Ainsi, en guise d’exemple, « moonstone » et « moonshine » n’entraînent pas autant de redondance que « pierre lunaire » et « rayons lunaire ».

The Man in the Moon had silver shoon,
and his beard was of silver thread;
With opals crowned and pearls all bound
about his girdlestead,
In his mantle grey he walked one day
across a shining floor,
And with crystal key in secrecy
he opened an ivory door.

On a filigree stair of glimmering hair
then lightly down he went,
And merry was he at last to be free
on a mad adventure bent.
In diamonds white he had lost delight;
he was tired of his minaret
Of tall moonstone that towered alone
on a lunar mountain set.

He would dare any peril for ruby and beryl
to broider his pale attire,
For new diadems of lustrous gems,
emerald and sapphire.
He was lonely too with nothing to do
but stare at the world of gold
And heark to the hum that would distantly come
as gaily round it rolled.

At plenilune in his argent moon
in his heart he longed for Fire:
Not the limpid lights of wan selenites;
for red was his desire,
For crimson and rose and ember-glows,

for flame with burning tongue,
For the scarlet skies in a swift sunrise
when a stormy day is young.

He’d have seas of blues, and the living hues
of forest green and fen;
And he yearned for the mirth of the
.                                            [populous earth
and the sanguine blood of men.
He coveted song, and laughter long,
and viands hot, and wine,
Eating pearly cakes of light snowflakes
and drinking thin moonshine.

He twinkled his feet, as he thought of the meat,
of pepper, and punch galore;
And he tripped unaware on his slanting stair,
and like a meteor,
A star in flight, ere Yule one night
flickering down he fell
From his laddery path to a foaming bath
in the windy Bay of Bel.

He began to think, lest he melt and sink,
what in the moon to do,
When a fisherman’s boat found him far afloat
to the amazement of the crew,
Caught in their net all shimmering wet
in a phosphorescent sheen
Of bluey whites and opal lights
and delicate liquid green.

Against his wish with the morning fish
they packed him back to land:
‘You had best get a bed in an inn,’ they said;
‘the town is near at hand’.
Only the knell of one slow bell
high in the Seaward Tower
Announced the news of his moonsick cruise
at that unseemly hour.

Not a hearth was laid, not a breakfast made,
and dawn was cold and damp.
There were ashes for fire, and for grass the mire,
for the sun a smoking lamp
In a dim back-street. Not a man did he meet,
no voice was raised in song;
There were snores instead, for all folk were abed
and still would slumber long.

He knocked as he passed on doors locked fast,
and called and cried in vain,
Till he came to an inn that had light within,
and he tapped at a window-pane.
A drowsy cook gave a surly look,
and ‘What do you want?’ said he.
‘I want fire and gold and songs of old
and red wine flowing free!’

‘You won’t get them here,’ said the
.                                    [cook with a leer,
‘but you may come inside.
Silver I lack and silk to my back –
maybe I’ll let you bide.’
A silver gift the latch to lift,
a pearl to pass the door;
For a seat by the cook in the ingle-nook
it cost him twenty more.

For hunger or drouth naught passed his mouth
till he gave both crown and cloak;
And all that he got, in an earthen pot
broken and black with smoke,
Was porridge cold and two days old
to eat with a wooden spoon.
For puddings of Yule with plums, poor fool,
he arrived so much too soon:

An unwary guest on a lunatic quest
from the Mountains of the Moon.

L’homme de la lune avait un costume
Et des souliers d’argent
Et des perles pâles et de grandes opales
Paraient ses vêtements
Dans son manteau gris il marchait, la nuit,
Sur son vaste territoire
Et dans sa demeure il monta, rêveur,
Tout au haut de sa tour d’ivoire

Dans son escalier aux marches argentées
Léger était son pas
Tout heureux qu’il était lorsqu’il songeait
Au monde plus bas
Il avait perdu goût en ses blancs bijoux
S’ennuyait dans son minaret
De hautes pierres claires, froides et austères
D’où il observait

Il braverait tous les périls pour avoir des béryls
À mettre sur son pâle habit
Pour des diadèmes sertis de gemmes,
De saphirs et de rubis1
Seul dans sa tour, il passait ses jours
À contempler les humains
Et écouter les airs montant de la terre
Jusqu’à son monde lointain

Dans la lune pleine, en son domaine,
Il patientait en soupirant
Ignorant les lueurs de sa blanche demeure
Car son désir était ardent
Pour les flammes qui dansent, pour
.                                        [l’incandescence2
Pour les cœurs en fête
Pour le ciel rougeoyant d’un soleil levant
Avant que vienne la tempête3

De sa tour lunaire, il admirait la mer
Et contemplait les plaines
Il enviait la gaieté des villes agitées

Par les grandes fêtes humaines
Il admirait les chants, les rires insouciants,
La viande, la pipe et le vin
S’étant vite lassé de sa vie reposée
Dans son monde opalin4

Fébrile il pensait aux innombrables mets
Aux boissons et au confort
Mais s’étant penché, l’imprudent perdit pied
Et comme un météore
Comme un astre qui luit, avant Yule d’une nuit,
Il tomba de son ciel
Du haut de sa lune jusqu’à l’eau et l’écume
De la vaste baie de Bel

Craignant de se noyer, tout alarmé,
Il ne savait que faire
Quand un équipage le trouva, au large,
Et, étonnés, ils l’attrapèrent
Pris dans leurs filet, il brillait
D’un éclat phosphorescent
D’un blanc teinté de reflets bleutés
Et de vert étincelant5

Contre son gré, dans la matinée
Ils le laissèrent sur la plage
« Trouve ton chemin, la ville est non loin »
Dirent-ils, quittant le rivage
À son approche, seule une cloche
Haute dans la tour de guet
Salua l’arrivée d’un tel étranger
Que personne n’attendait6

Ni âtre ni rires ne l’accueillirent
En ce matin froid
Il n’y avait que de la boue et des cendres là où7
Il espérait des feux de joie
Nul individu n’égayait les rues
Nul chant ne s’élevait
Seuls des ronflements car les habitants
Profondément dormaient

Aux portes il levait chaque loquet
Mais ses tentatives étaient vaines
Quand il mit le nez à la fenêtre éclairée
D’une petite taverne
Un cuisinier le toisa et grommela :
« Que viens-tu faire si tôt? »
« Je veux du feu, des chants, des histoires d’antan
Et du vin rouge8 coulant à flots! »

« Rien de tel ici », l’homme lui répondit

« Mais je te laisse entrer
Je manque d’argent et de beaux vêtements –
Peut-être pourras-tu rester »
Quelques perles et de la dentelle
Pour être le bienvenu
Pour s’asseoir quelque peu au coin du feu
Il lui coûta vingt fois plus

Il fallut qu’il donne cape et couronne
Pour apaiser sa faim
Et comme seul repas, dans un bol en bois,
Il eut, en guise de festin,
Une soupe froide, maigre et fade9
À manger sans nul ami
Il était arrivé trop tôt pour fêter
Yule en bonne compagnie

Un voyageur atypique dans une quête lunatique
Bien trop loin de son pays10

1. J’ai jonglé, avec une grande liberté, avec les différentes pierres précieuses pour faire ces rimes, puisque l’important ici est surtout d’énumérer des pierres aux couleurs pures et variées, qui contrastent avec son univers tout blanc. Presque tout les choix s’offraient à moi, sauf quelques exceptions tels les diamants et les opales.
2. « Incandescence » se veut être le meilleur compromis entre la qualité de la rime et la fidélité au texte original. Je crois que c’est une traduction plutôt proche d’« Ember-glows » (« lueurs de braises »)
3. Je m’apprêtais à dévier du sens original pour me simplifier la rime, mais lorsque j’ai véritablement compris de ce dont il s’agissait, je me suis arrangé pour traduire cela directement. De ce que j’en comprends, Tolkien, ici, joue avec l’expression « calme avant la tempête » (« calm before the storm »). Le paysage qu’il décrit est donc d’autant plus clair et magnifique qu’il précède la tempête.
4. « Pearly cakes and light snowflakes », « moonshine »; que de choses compliquées à traduire en si peu de pieds… Je n’ai pas tenté de traduire mot pour mot, puisque ç’aurait été trop difficile de faire rentrer tout ça. J’ai plutôt opté pour une rime plus simple avec « opalin », mais qui a l’avantage d’être un peu plus originale, puisque Tolkien ne l’utilise pas dans le texte original.
6. On a là un magnifique exemple de la beauté des langues. Ce qu’une langue doit exprimer plusieurs mots, une autre langue peut la condenser. Or, si c’est très joli de constater ça, ça n’a pas pour le moins été très épineux à traduire. « Moonsick cruise » serait, en français, quelque chose comme « voyage motivé par la lassitude de la lune » ou je-ne-sais-quoi. Justement, je ne sais pas comment traduire ça. Vous pouvez donc comprendre pourquoi je n’ai pas essayé de traduire directement.
7. « Ashes for fire » serait « Cendres à la place du feu », ou quelque chose de similaire, trop long pour les pieds dont je dispose. J’ai donc choisi de garder l’idée et d’empiéter sur le vers suivant pour traduire cette idée en restant assez proche du sens.
8. Originalement, j’avais une autre traduction de ce vers, laquelle était plus longue et me forçait à couper le « rouge » pour tout faire rentrer. Or, j’ai compris peu après que cet adjectif n’était pas ornemental. Quoi de plus logique, pour cet homme de la lune, de spécifier qu’il souhaite du vin ROUGE, lui qui cherche les couleurs par opposition à son monde blanc. J’ai remanié mon vers et, au final, il est on ne peut plus proche du vers original.
9. Ma première traduction de ce passage était plus fidèle, puisque je parlais de gruau. Or, j’avais la rime « froide/fade » qui me trottait en tête, et elle était impossible de la faire avec un nom masculin. J’ai donc choisi la rime avant le sens.
10. Je suis au courant que « lunatic » et « lunatique » n’ont pas exactement la même définition. En effet, « lunatic » fait référence à une personne atteinte de folie et/ou à une personne excentrique, là où « lunatique » fait référence à une personne atteinte de folie et/ou à l’humeur fantasque, changeante, capricieuse. Or, je crois que les deux sens s’applique ici. Qui plus est, je crois que Tolkien a d’abord choisi ce mot pour le jeu de mot qu’il entraîne, qui est évidemment conservé avec le mot en français.

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