The Golden Vanity avec commentaires

« The Golden Vanity » est une des Child Ballads que j’ai découverte grâce à la version de Brian Peters, voilà deux ou trois ans.

Lorsque je me suis lancé dans sa traduction, je savais qu’une question très épineuse allait se poser : comment traduire « Lowlands low »? Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec les ballades anglaises, c’est un élément récurrent et de nombreuses chansons traditionnelles l’utilisent. Or, si plusieurs traductions existent, comme « Basses terres », elles ne fonctionnent évidemment pas dans le contexte de la chanson, puisque des navires et des gens coulent dans lesdites « Lowlands ».

Après un peu de recherche, j’ai cru comprendre que « Lowlands », ici, fait référence à une région au nord de l’Europe, contenant notamment les Pays-Bas et, par extension, le sud de la Mer du Nord, qui longe ses côtes. D’où ma traduction par « Mer du Nord ».
 
Autre petit détail : comme vous pouvez le constater, j’ai uniformisé la structure des rimes. Dans ma traduction, chaque strophe rime en A/A/B/B, avec le refrain en B aussi.
 

Now there was a bonny ship
In the North country
The name that she went under
Was the Golden Vanity
She fears she will be taken
By the Turkish privateer
As she sails along the lowlands low
As she sails along the lowlands low
 
In the lowlands, in the lowlands
As she sails along the lowlands low

Now the first that come on deck
Was the little cabin boy
Says, « Captain, what’ll you give to me
If I do them destroy? »
« I’ll give you gold and silver,
My daughter for your bride
If you’ll sink them in the lowlands low
If you’ll sink them in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
If you’ll sink them in the lowlands low

So the captain held the keel light,
And overboard he goes
He swam till he came
To the Turkish privateer
He’s let the water in
And he’s dazzled out her lights
And he sank them in the lowlands low
And he sank them in the lowlands low

In the lowlands, in the lowlands
He sank them in the lowlands low

Then it’s back to the ship
So quickly he swam
« Captain, captain, pick me up;
My work I’ve bravely done
Captain, pick me up,
For I’m sinking in the sea
I’m sinking in the lowlands low
And I’m sinking in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’m sinking in the lowlands low

« Pick you up, pick you up? »
The captain said he
« Oh no, you foolish youngster,
That can never be
For I’m going to send you
After the Turkish ivory
I’ll sink you in the lowlands low
And I’ll sink you in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’ll sink you in the lowlands low

So he swam around the ship
All to the starboard side
« Shipmates, pick me up,
For I’m sinking in the tide
Shipmates, pick me up,
For I’m sinking in the sea
I’m sinking in the lowlands low
And I’m sinking in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’m sinking in the lowlands low

So his shipmates picked him up
And on the deck he died
They sewed him in his hammock
Which was both long and wide
They sewed him in his hammock
And they threw him o’er the side
They sank him in the lowlands low
And they sank him in the lowlands low

In the lowlands, in the lowlands
They sank him in the lowlands low

La Vanité d’or
Était une frégate1 de renom
Elle fendait les flots
Avec le vent pour compagnon
Quand elle vit des corsaires1, 2
La menaçant à tribord
En voguant dans la mer du Nord
En voguant dans la mer du Nord

Tout en voguant, tout en voguant
En voguant dans la mer du Nord

Lors un matelot demanda
Au capitaine d’un air fier :
« Quelle sera ma récompense
Si je détruis les corsaires? »
« Je te donnerai ma fille
Je te couvrirai d’or
Si tu les coules dans la mer du Nord
Si tu les coules dans la mer du Nord

Si au plus profond, si au plus profond
Tu les coules dans la mer du Nord »

Alors le matelot
Plongea bravement
Au péril de sa vie
Il grimpa dans le bâtiment
Fit exploser la nef
Et sauta par-dessus bord
Et elle sombra dans la mer du Nord
Et elle sombra dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Elle sombra dans la mer du Nord

Il nagea vers son navire
Une fois sa mission accomplie
« Cap’taine, aidez-moi
J’ai triomphé de l’ennemi
Cap’taine, aidez-moi
Ou certaine sera ma mort
Car je me noie dans la mer du Nord
Car je me noie dans la mer du Nord

Cap’taine aidez-moi, Cap’taine aidez-moi
Car je me noie dans la mer du Nord »

« T’aider, mon petit? »
Dit le capitaine au marin
« Tu es bien trop naïf3
Pour toi je ne ferai rien
Et pour ta récompense
Tu nageras jusqu’au port4
Et tu mourras dans la mer du Nord
Et tu mourras dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Tu mourras dans la mer du Nord »

Il nagea autour du navire
Et cria aux matelots
« Amis, aidez-moi
Je me bats contre les flots
Amis, aidez-moi
Je ne puis tenir encore
Je me noie dans la mer du Nord
Je me noie dans la mer du Nord

Amis aidez-moi, amis aidez-moi
Je me noie dans la mer du Nord »

L’équipage le hissa
Et il mourut sur le pont
Dans son hamac tel un linceul
Ils l’étendirent de tout son long
L’étendirent de tout son long
Et jetèrent ainsi son corps
Et il coula dans la mer du Nord
Et il coula dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Il coula dans la mer du Nord

« The Golden Vanity »
Written by Brian Peters

1 J’ai arrêté mon choix sur « frégate », puisque je voulais parler du navire au féminin, entre autre parce que c’est ce qui est fait dans la version originale. « Nef » aussi aurait été un bon choix, mais c’est un peu court et « une nef » n’est pas facile à prononcer clairement.
2 J’aime beaucoup la personnification dans la version originale, où le navire « craint d’être pris par un navire corsaire turque » (« She fears she will be taken by the Turkish privateer »). Je me suis arrangé pour, à tout le moins, garder cette personnification.
3 J’ai laissé tomber « Turque » (« Turkish »), puisque la mention n’a rien d’essentiel et, surtout, l’adjectif allant dans ce cas uniquement après le nom (impossible de dire « un Turque navire ») le mot « Turque » aurait probablement été celui qui fait la rime. Or, pas évident de rimer avec ça…
4 « Oh no, you foolish youngster » est un ver important, puisque il annonce le tragique destin du jeune homme. Or, je n’ai pas réussi à garder les deux éléments qui le composent, puisqu’il évoque à la fois la jeunesse et la naïveté du protagoniste. J’ai tranché et gardé l’idée de la naïveté, puisque c’est sur elle qui faut mettre l’accent pour amener la désillusion que subira le jeune marin.
5 Je confesse : je n’ai jamais vraiment compris ce que « Turkish ivory » est censé signifier, mais l’esprit était assez simple à saisir. Et lorsque je suis venu pour traduire ce ver, la rime port/Nord me tendait les bras, si bien que j’ai opté pour elle sans trop hésiter.

The Golden Vanity

« The Golden Vanity » est une chanson de Brian Peters que j’ai découverte voilà deux ou trois ans. Je la trouve très touchante et très accrocheuse du point de vue mélodique.

Et justement, l’univers fait bien les choses : après m’être lancé dans la traduction des Child Ballads du duo Mitchell & Hamer, j’ai réalisé que « The Golden Vanity » en est une aussi! Ça m’a convaincu de me lancer dans sa traduction.
 
 
 
 

Now there was a bonny ship
In the North country
The name that she went under
Was the Golden Vanity
She fears she will be taken
By the Turkish privateer
As she sails along the lowlands low
As she sails along the lowlands low

In the lowlands, in the lowlands
As she sails along the lowlands low

Now the first that come on deck
Was the little cabin boy
Says, « Captain, what’ll you give to me
If I do them destroy? »
« I’ll give you gold and silver,
My daughter for your bride
If you’ll sink them in the lowlands low
If you’ll sink them in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
If you’ll sink them in the lowlands low

So the captain held the keel light,
And overboard he goes
He swam till he came
To the Turkish privateer
He’s let the water in
And he’s dazzled out her lights
And he sank them in the lowlands low
And he sank them in the lowlands low

In the lowlands, in the lowlands
He sank them in the lowlands low

Then it’s back to the ship
So quickly he swam
« Captain, captain, pick me up;
My work I’ve bravely done
Captain, pick me up,
For I’m sinking in the sea
I’m sinking in the lowlands low
And I’m sinking in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’m sinking in the lowlands low

« Pick you up, pick you up? »
The captain said he
« Oh no, you foolish youngster,
That can never be
For I’m going to send you
After the Turkish ivory
I’ll sink you in the lowlands low
And I’ll sink you in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’ll sink you in the lowlands low

So he swam around the ship
All to the starboard side
« Shipmates, pick me up,
For I’m sinking in the tide
Shipmates, pick me up,
For I’m sinking in the sea
I’m sinking in the lowlands low
And I’m sinking in the lowlands low. »

In the lowlands, in the lowlands
I’m sinking in the lowlands low

So his shipmates picked him up
And on the deck he died
They sewed him in his hammock
Which was both long and wide
They sewed him in his hammock
And they threw him o’er the side
They sank him in the lowlands low
And they sank him in the lowlands low

In the lowlands, in the lowlands
They sank him in the lowlands low

La Vanité d’or
Était une frégate de renom
Elle fendait les flots
Avec le vent pour compagnon
Quand elle vit des corsaires
La menaçant à tribord
En voguant dans la mer du Nord
En voguant dans la mer du Nord

Tout en voguant, tout en voguant
En voguant dans la mer du Nord

Lors un matelot demanda
Au capitaine d’un air fier :
« Quelle sera ma récompense
Si je détruis les corsaires? »
« Je te donnerai ma fille
Je te couvrirai d’or
Si tu les coules dans la mer du Nord
Si tu les coules dans la mer du Nord

Si au plus profond, si au plus profond
Tu les coules dans la mer du Nord »

Alors le matelot
Plongea bravement
Au péril de sa vie
Il grimpa dans le bâtiment
Fit exploser la nef
Et sauta par-dessus bord
Et elle sombra dans la mer du Nord
Et elle sombra dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Elle sombra dans la mer du Nord

Il nagea vers son navire
Une fois sa mission accomplie
« Cap’taine, aidez-moi
J’ai triomphé de l’ennemi
Cap’taine, aidez-moi
Ou certaine sera ma mort
Car je me noie dans la mer du Nord
Car je me noie dans la mer du Nord

Cap’taine aidez-moi, Cap’taine aidez-moi
Car je me noie dans la mer du Nord »

« T’aider, mon petit? »
Dit le capitaine au marin
« Tu es bien trop naïf
Pour toi je ne ferai rien
Et pour ta récompense
Tu nageras jusqu’au port
Et tu mourras dans la mer du Nord
Et tu mourras dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Tu mourras dans la mer du Nord »

Il nagea autour du navire
Et cria aux matelots
« Amis, aidez-moi
Je me bats contre les flots
Amis, aidez-moi
Je ne puis tenir encore
Je me noie dans la mer du Nord
Je me noie dans la mer du Nord

Amis aidez-moi, amis aidez-moi
Je me noie dans la mer du Nord »

L’équipage le hissa
Et il mourut sur le pont
Dans son hamac tel un linceul
Ils l’étendirent de tout son long
L’étendirent de tout son long
Et jetèrent ainsi son corps
Et il coula dans la mer du Nord
Et il coula dans la mer du Nord

Au plus profond, au plus profond
Il coula dans la mer du Nord

« The Golden Vanity »
Written by Brian Peters

Tam Lin avec commentaires

« Tam Lin », ou « Tamline » dans ma traduction, est une ballade écossaise qui existe en de multiples versions, toutes très différentes. Celle du duo Mitchell & Hamer me plaît beaucoup, notamment parce qu’elle garde un grand flou, un grand mystère concernant le personnage de Tam Lin.

Et justement, parlons de ce personnage. Lorsque j’ai commencé la traduction de cette ballade, je ne savais pas trop quoi faire du nom. J’ai finalement fait deux petites modifications pour le franciser, tout en le laissant phonétiquement intact.

La première a été d’ajouter un « e », pour que la prononciation française soit identique à l’anglaise. Ensuite, en voyant que le nom original n’est jamais le même selon la version (Tamas Lim, Tamlane, Tamlin, Tomlin, Tam Lien, Tam-a-Line ou Tam Lane!), j’ai décidé de me débarrasser de l’espace afin d’éviter d’éventuelles confusions avec… le prénom Line.

Pour ce qui est du nom de la protagoniste, l’explication est assez simple : Jeanne me semblait être plus naturel en français que Jeanette, qui – et ce n’est peut-être que mon impression personnelle – sonne un peu plus comme un diminutif en français que Janet, en anglais.

Dernier cas : Carterhaugh. Il s’agit là d’une forêt située entre l’Écosse et l’Angleterre. J’ai vite conclu, en commençant ma traduction, qu’il fallait trouver un nom qui puisse remplacer Carterhaugh, puisque non seulement ce nom ne dit rien à aucun francophone, mais en plus (et surtout) il n’a pas une prononciation qui puisse passer dans une chanson française.

J’ai donc pensé (fidèle à mon habitude de, sans trop de scrupules, faire prendre le bord aux indications géographiques pour mettre des noms plus abstraits ou fictifs) choisir quelque chose du genre « Bois-de-(…). Et une chose que j’aimais beaucoup de cette version de la chanson est l’omniprésence des roses, comme ornementation poétique. J’ai donc choisi un nom dans cet esprit : le Bois-des-roses.

Janet sits in her lonely room
Sewing a silken seam
And looking out on Carterhaugh
Among the roses green
And Janet sits in her lonely bower
Sewing a silken thread
And longed to be in Carterhaugh
Among the roses red

She’s let the seam fall at her heel
The needle to her toe
And she has gone to Carterhaugh
As fast as she can go
She hadn’t pulled a rose, a rose
A rose, but only one
When then appeared him, young Tamlin
Says, “Lady, let alone”

“What makes you pull the rose, the rose?
What makes you break the tree?
What makes you come to Carterhaugh
Without the leave of me?”
“But Carterhaugh is not your own
Roses there are many
I’ll come and go all as I please
And not ask leave of any”

And he has took her by the hand
Took her by the sleeve
And he has laid this lady down
Among the roses green
And he has took her by the arm
Took her by the hem
And he has laid this lady down
Among the roses red

There’s four and twenty ladies fair
Sewing at the silk
And Janet goes among them all
Her face as pale as milk
And four and twenty gentlemen
Playing at the chess
And Janet goes among them all
As green as any glass

Then up and spoke her father
He’s spoken meek and mild
“Oh, alas, my daughter
I fear you go with child”
“And is it to a man of might
Or to a man of means
Or who among my gentlemen
Shall give the babe his name?”

“Oh, father, if I go with child
This much to you I’ll tell
There’s none among your gentlemen
That I would treat so well”
“And, father, if I go with child
I must bear the blame
There’s none among your gentlemen
Shall give the babe his name”

She’s let the seam fall at her hell
The needle to her toe
And she has gone to Carterhaugh
As fast as she could go
And she is down among the weeds
Down among the thorn
When then appeared Tamlin again
Says, “Lady, pull no more”

“What makes you pull the poison rose?
What makes you break the tree?
What makes you harm the little babe
That I have got with thee?”
“Oh I will pull the rose, Tamlin
I will break the tree
But I’ll not bear the little babe
That you have got with me”

“If he were to a gentleman
And not a wild shade
I’d rock him all the winter’s night
And all the summer’s day”
“Then take me back into your arms
If you my love would win
And hold me tight and fear me not
I’ll be a gentleman”

“But first I’ll change all in your arms
Into a wild wolf
But hold me tight and fear me not
I am your own true love”
“And then I’ll change all in your arms
Into a wild bear
But hold me tight and fear me not
I am your husband dear”

“And then I’ll change all in your arms
Into a lion bold
But hold me tight and fear me not
And you will love your child”
At first he changed all in her arms
Into a wild wolf
She held him tight and feared him not
He was her own true love

And then he changed all in her arms
Into a wild bear
She held him tight and feared him not
He was her husband dear
And then he changed all in her arms
Into a lion bold
She held him tight and feared him not
The father of her child

And then he changed all in her arms
Into a naked man
She’s wrapped him in her coat so warm
And she has brought him home

Jeanne tisse de douces laines
Dans sa chambre, toute seule
Et regarde le lointain Bois-des-roses
Et son lit de feuilles
Et Jeanne brode de douces laines
Dans son boudoir, et à toute heure
Ne songe qu’au Bois-des-roses
Et son lit de fleurs1, 2

Elle laissa choir l’étoffe
Et l’aiguille à ses pieds
Et courut jusqu’au Bois-des-roses
Sans jamais s’arrêter
Elle n’avait cueilli qu’une rose
Une rose de ses mains
Lorsque le jeune Tamline
Vint croiser son chemin

« Pourquoi cueilles-tu cette fleur3
Pourquoi viens-tu ici
Pénétrer dans le Bois-des-roses
Sans que je te l’aies permis »
« Mais le Bois-des-roses n’est pas le tien
Et maintes fleurs il y a
J’irai comme bon me semble
Sans en demander le droit »

Alors, il lui prit le bras
Et sans dire un mot, un seul
Ils se couchèrent ensemble
Sur un lit de feuilles
Alors, elle lui prit la main
La posa sur son coeur
Et ils se couchèrent ensemble
Sur un lit de fleurs4

Au château5 sont vingt jeunes dames
Cousant de doux châles
Et Jeanne passe parmi elles
Le visage tout pâle
Et au château sont vingt jeunes hommes
Récitant des poèmes
Et Jeanne passe parmi eux
Le visage tout blême

Lors lui confia son père
D’une voix incertaine
« Hélas, ma fille, je crains
Que mère tu ne deviennes
Sera-t-il d’un noble sujet
Ou d’un simple paysan
Oh, lequel de mes gentilshommes
Nommera ton enfant? »

« Ô père, si je porte un enfant
Je vous déclare ceci :
Il n’est nul de vos gentilshommes
Qui partagea mon lit
Et père, si je porte un enfant
J’en porterai seul le blâme
Car d’aucun de vos gentilshommes
Je ne suis la dame »

Elle laissa choir l’étoffe
Et l’aiguille à ses pieds
Et courut jusqu’au Bois-des-roses
Sans jamais s’arrêter
Dans les enchevêtrements
De ronces et d’épines
Alors qu’elle tendait sa main
Lui apparut Tamline

« Oh pourquoi cueilles-tu cette rose
La rose empoisonnée
Oh, l’enfant que tu portes
Pourquoi vouloir le blesser? »
« Oh je cueillerai la rose, Tamline
Je prendrai son poison
Mais je n’accoucherai pas de l’enfant
Venant de notre union »5

« S’il naissait d’un gentilhomme
Et non d’une ombre qui fuit
Je le bercerais l’année durant
De jour comme de nuit »
« Alors reprends-moi en tes bras
Mon amour je te donne
Si tu me serres fort, sans me craindre
Je serai gentilhomme »

« Mais d’abord je deviendrai
Dans tes bras un loup blanc
Mais serre-moi fort, sans me craindre
Car c’est moi ton amant
Puis je deviendrai dans tes bras
Un ours noir agité
Mais serre-moi fort, sans me craindre
C’est moi ton bien-aimé »

« Puis je deviendrai dans tes bras
Un lion menaçant
Mais serre-moi fort, sans me craindre
Et tu aimeras l’enfant »
Et d’abord il devint
En ses bras un loup blanc
Mais elle le serra fort, sans crainte
Car c’était lui son amant

Puis il devint en ses bras
Un ours noir agité
Mais elle le serra fort, sans crainte
Car c’était son bien-aimé
Puis il devint en ses bras
Un lion menaçant
Et elle serra fort, sans crainte
Le père de son enfant

Et finalement il devint
Dans ses bras, un homme nu
Elle le vêtit de son manteau
Et ils ne se quittèrent plus

« Tamline »
Written by Anais Mitchell and Jefferson Hamer
Published by Treleven Music/Candid Music Publishing Ltd. administererd by It’s Only About Music (ASCAP) and Clairvoyant Dwarf (BMI)

1. On a le premier exemple, dès la première strophe, d’un élément récurrent dans cette chanson : les structures parallèles. À trois reprises dans la chanson, on a le même cas de figure : une action est décrite, puis répétée une deuxième fois avec une petite différence dans sa narration. Ainsi, l’action reste la même lorsqu’elle est dite pour la deuxième fois, mais le fait de la répéter avec un éléments descriptif différent – et donc une rime différente – met en valeur ladite action. C’est quelque chose que j’ai à tout prix essayé de garder intact.
2. Ici, pour éviter la répétition, j’ai changé la structure parallèle. Ainsi, à la place de « Roses red » & « Roses green », qui auraient créé une redondance avec « Bois-des-roses » dans ma version, j’ai choisi d’opter pour « lit de feuilles » & « lit de fleurs ». Je réutilise cela plus tard, lorsque j’ai dû traduire à nouveau les mêmes éléments.
3.« Fleur » remplace ici « Rose » pour la même raison que celle expliquée dans la note #2.
4. Choix purement personnel : j’ai décidé de traduire le passage où Tam Lin couche Janet et où ils font des choses… (constatez à quel point la formulation laisse libre cours à votre imagination) en un passage tout aussi flou, mais où il est plus explicite que les sentiments sont réciproques. Je trouve que ça renforce le parallélisme de cette strophe.
5. J’ai inclus le château dans ma rime simplement par souci de clarté. Ainsi il devient explicite qu’un temps s’est écoulé et que Jeanne est de retour au château.
6. Considérant que « to bear » signifie « porter », on serait tenté de croire qu’il en est de même dans le contexte. Or, quand il s’agit d’un enfant, « to bear » désigne plutôt l’action d’accoucher. Ce qui est très logique, puisque Jeanne porte déjà l’enfant, mais ne veut pas mener la grossesse à terme.

Tam lin - Child Ballads Quelques histoires en vers - Jessica Sieskja Albert - Denna natt, allt tar slut
© Jessica « Sieskja » Albert (http://sieskja.tumblr.com/). « Denna natt, allt tar slut »

Tam Lin

« Tam Lin », ou « Tamline » dans ma traduction, est une ballade écossaise qui existe en de multiples versions, toutes très différentes. Ma traduction se base sur la version du duo Mitchell & Hamer, dont je parle dans la présentation de la section.
 
 
 

Janet sits in her lonely room
Sewing a silken seam
And looking out on Carterhaugh
Among the roses green
And Janet sits in her lonely bower
Sewing a silken thread
And longed to be in Carterhaugh
Among the roses red

She’s let the seam fall at her heel
The needle to her toe
And she has gone to Carterhaugh
As fast as she can go
She hadn’t pulled a rose, a rose
A rose, but only one
When then appeared him, young Tamlin
Says, “Lady, let alone”

“What makes you pull the rose, the rose?
What makes you break the tree?
What makes you come to Carterhaugh
Without the leave of me?”
“But Carterhaugh is not your own
Roses there are many
I’ll come and go all as I please
And not ask leave of any”

And he has took her by the hand
Took her by the sleeve
And he has laid this lady down
Among the roses green
And he has took her by the arm
Took her by the hem
And he has laid this lady down
Among the roses red

There’s four and twenty ladies fair
Sewing at the silk
And Janet goes among them all
Her face as pale as milk
And four and twenty gentlemen
Playing at the chess
And Janet goes among them all
As green as any glass

Then up and spoke her father
He’s spoken meek and mild
“Oh, alas, my daughter
I fear you go with child”
“And is it to a man of might
Or to a man of means
Or who among my gentlemen
Shall give the babe his name?”

“Oh, father, if I go with child
This much to you I’ll tell
There’s none among your gentlemen
That I would treat so well”
“And, father, if I go with child
I must bear the blame
There’s none among your gentlemen
Shall give the babe his name”

She’s let the seam fall at her hell
The needle to her toe
And she has gone to Carterhaugh
As fast as she could go
And she is down among the weeds
Down among the thorn
When then appeared Tamlin again
Says, “Lady, pull no more”

“What makes you pull the poison rose?
What makes you break the tree?
What makes you harm the little babe
That I have got with thee?”
“Oh I will pull the rose, Tamlin
I will break the tree
But I’ll not bear the little babe
That you have got with me”

“If he were to a gentleman
And not a wild shade
I’d rock him all the winter’s night
And all the summer’s day”
“Then take me back into your arms
If you my love would win
And hold me tight and fear me not
I’ll be a gentleman”

“But first I’ll change all in your arms
Into a wild wolf
But hold me tight and fear me not
I am your own true love”
“And then I’ll change all in your arms
Into a wild bear
But hold me tight and fear me not
I am your husband dear”

“And then I’ll change all in your arms
Into a lion bold
But hold me tight and fear me not
And you will love your child”
At first he changed all in her arms
Into a wild wolf
She held him tight and feared him not
He was her own true love

And then he changed all in her arms
Into a wild bear
She held him tight and feared him not
He was her husband dear
And then he changed all in her arms
Into a lion bold
She held him tight and feared him not
The father of her child

And then he changed all in her arms
Into a naked man
She’s wrapped him in her coat so warm
And she has brought him home

Jeanne tisse de douces laines
Dans sa chambre, toute seule
Et regarde le lointain Bois-des-roses
Et son lit de feuilles
Et Jeanne brode de douces laines
Dans son boudoir, et à toute heure
Ne songe qu’au Bois-des-roses
Et son lit de fleurs

Elle laissa choir l’étoffe
Et l’aiguille à ses pieds
Et courut jusqu’au Bois-des-roses
Sans jamais s’arrêter
Elle n’avait cueilli qu’une rose
Une rose de ses mains
Lorsque le jeune Tamline
Vint croiser son chemin

« Pourquoi cueilles-tu cette fleur
Pourquoi viens-tu ici
Pénétrer dans le Bois-des-roses
Sans que je te l’aies permis »
« Mais le Bois-des-roses n’est pas le tien
Et maintes fleurs il y a
J’irai comme bon me semble
Sans en demander le droit »

Alors, il lui prit le bras
Et sans dire un mot, un seul
Ils se couchèrent ensemble
Sur un lit de feuilles
Alors, elle lui prit la main
La posa sur son coeur
Et ils se couchèrent ensemble
Sur un lit de fleurs

Au château sont vingt jeunes dames
Cousant de doux châles
Et Jeanne passe parmi elles
Le visage tout pâle
Et au château sont vingt jeunes hommes
Récitant des poèmes
Et Jeanne passe parmi eux
Le visage tout blême

Lors lui confia son père
D’une voix incertaine
« Hélas, ma fille, je crains
Que mère tu ne deviennes
Sera-t-il d’un noble sujet
Ou d’un simple paysan
Oh, lequel de mes gentilshommes
Nommera ton enfant? »

« Ô père, si je porte un enfant
Je vous déclare ceci :
Il n’est nul de vos gentilshommes
Qui partagea mon lit
Et père, si je porte un enfant
J’en porterai seul le blâme
Car d’aucun de vos gentilshommes
Je ne suis la dame »

Elle laissa choir l’étoffe
Et l’aiguille à ses pieds
Et courut jusqu’au Bois-des-roses
Sans jamais s’arrêter
Dans les enchevêtrements
De ronces et d’épines
Alors qu’elle tendait sa main
Lui apparut Tamline

« Oh pourquoi cueilles-tu cette rose
La rose empoisonnée
Oh, l’enfant que tu portes
Pourquoi vouloir le blesser? »
« Oh je cueillerai la rose, Tamline
Je prendrai son poison
Mais je n’accoucherai pas de l’enfant
Venant de notre union »

« S’il naissait d’un gentilhomme
Et non d’une ombre qui fuit
Je le bercerais l’année durant
De jour comme de nuit »
« Alors reprends-moi en tes bras
Mon amour je te donne
Si tu me serres fort, sans me craindre
Je serai gentilhomme »

« Mais d’abord je deviendrai
Dans tes bras un loup blanc
Mais serre-moi fort, sans me craindre
Car c’est moi ton amant
Puis je deviendrai dans tes bras
Un ours noir agité
Mais serre-moi fort, sans me craindre
C’est moi ton bien-aimé »

« Puis je deviendrai dans tes bras
Un lion menaçant
Mais serre-moi fort, sans me craindre
Et tu aimeras l’enfant »
Et d’abord il devint
En ses bras un loup blanc
Mais elle le serra fort, sans crainte
Car c’était lui son amant

Puis il devint en ses bras
Un ours noir agité
Mais elle le serra fort, sans crainte
Car c’était son bien-aimé
Puis il devint en ses bras
Un lion menaçant
Et elle serra fort, sans crainte
Le père de son enfant

Et finalement il devint
Dans ses bras, un homme nu
Elle le vêtit de son manteau
Et ils ne se quittèrent plus

« Tamline »
Written by Anais Mitchell and Jefferson Hamer
Published by Treleven Music/Candid Music Publishing Ltd. administererd by It’s Only About Music (ASCAP) and Clairvoyant Dwarf (BMI)

Tam lin
© Jessica « Sieskja » Albert (http://sieskja.tumblr.com/). « Denna natt, allt tar slut »

Clyde Waters avec commentaires

« Clyde Waters », ou « The Drowned Lovers » est une ballade que je trouve très touchante. C’est la deuxième que j’ai traduite et interprétée, après Sir Patrick Spens. Elle aussi provient de l’album Child Ballads d’Anais Mitchell et Jefferson Hamer.

Lorsque j’ai commencé à traduire cette magnifique ballade, le premier problème qui s’est posé a été, comme bien souvent, le titre. Le fleuve Clyde est un fleuve écossais qui est peut-être une référence qu’ont nos amis des îles britanniques, mais qui n’évoque pas grand-chose pour nous, francophones (surtout quand on est de l’autre bord de l’Atlantique!).

J’ai donc choisi de le remplacer, dans le texte, par « la rivière » (j’aime bien utiliser des noms génériques; laisser un flou sur la localisation géographique et temporelle de ce genre d’histoires). Pour ce qui est du titre, Clyde Water – comme presque toutes les autres ballades dans le genre – n’est qu’un parmi tant d’autres noms donnés à la ballade. J’ai donc choisi d’en traduire un autre, « The Drowned Lovers », ce qui a donné « Les amants noyés ».

Il est certain que le titre rend assez explicite la fin de la ballade. Néanmoins, je trouve qu’en règle générale la beauté de ces ballades réside surtout dans la manière de raconter l’histoire; je me suis donc dit que c’était un moindre mal.

Cela dit, il y a une raison pour laquelle « le fleuve Clyde » n’est pas simplement devenu « le fleuve » dans ma traduction. Initialement, c’est ce que j’avais mis, mais, vous savez, nos fleuves sont grands, très grands en Amérique… On dit parfois que les fleuves européens sont nos rivières. Je ne sais pas ce que ça vaut, mais le fait est que, en m’imaginant la scène où Marie va « tout au fond du fleuve » (« de la rivière », donc, dans la version finale) était assez dure à concevoir.

Je comprends qu’il ne faut pas prendre tout à la lettre et que même d’aller au fond de la Seine est dur à concevoir, mais d’imaginer Marie aller au fond du Saint-Laurent – ou, pire, d’imaginer William traverser le Saint-Laurent sur son cheval – avait quelque chose de si disproportionné que j’ai préféré parler de « la rivière ». J’ai fait ce changement me disant que, de toute manière, cela ne devait pas faire de si grosse différence chez mes amis européens.


 

Willie stands in his stable door
And he’s combing his coal black steed
And he’s thinking of fair Margaret’s love
And his heart began to bleed
« Mother, fetch my hat and coat
Help me tie them on
I’ll away to fair Margaret’s bower
Before the night comes on »

« Stay at home with me, dear Willie
Tonight there comes a storm
I’ll lay the table handsomely
Your bed be soft and warm »
« Your tables, mother, and your beds
They cannot bring me rest
I’ll away to fair Margaret’s bower
Before the night is past »

« If you go to fair Margaret’s bower
My curse will go with thee
In the deepest part of the Clyde Water
Drowned you shall be »
« The good steed that I ride upon
Cost me thrice thirty pounds
I’ll put my trust in his swift feet
To take me safe and sound »

He’s rode over the high high hill
And down the dewy glen
And the rushing in the Clyde Water
Would have feared five hundred men
« Roaring Clyde, you roar so loud
Your streams are wondrous strong
Make me a wreck as I come back
But spare me as I’m going »

When he came to fair Margaret’s gate
He’s called to her within
« Rise up, rise up, maid Margaret
Rise up and let me in »
« Who’s that stands at my garden gate
Calling maid Margaret’s name? »
« It’s only your first love, sweet William
This night come to your home »

« Open the door, Maid Margaret
Open and let me in
My boots are full of the Clyde Water
And I’m shivering to the skin »
« My stable is full of horses, Willie
My barns are full of hay
And my bowers are full of gentlemen
They’ll not remove till day »

« Fare thee well, maid Margaret
Fare thee well, adieu
A curse my mother laid on me
For coming this night to you »
He’s rode over the high high hill
Down the dewy glen
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie’s hat from him

And he’s leaned him over his saddle bold
To fetch his hat again
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie’s coat from him
And he’s leaned him over his saddle bold
To catch his coat by force
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie from his horse

The very hour this young man sank
Down in the watery deep
Then up and rose maid Margaret
Out of her drowsy sleep
« Come here, come here, my mother dear
I’ve dreamed a dreary dream
I dreamed my lover was at our gate
And nobody let him in »

« Lie down, lie down, maid Margaret
Your lover’s come and gone
The sport you would have made with him
I’ve played it for my own »
Nimbly, nimbly rose she up
Down to the river’s brim
But the louder that this lady called
The louder blew the wind

The very first step that Margaret took
She stepped up to her feet
And « Oh, and alas » this lady sighs
« Your water’s wondrous deep »
And the very next step that she went in
She’s waded to her knee
Says she, « I would wade farther in
If I my true lover could see »

And the very last step that she went in
She stepped up to her chin
In the deepest part of the Clyde Water
She found sweet William in
« You have had a cruel mother Willie
I have had another
And now we’ll sleep in Clyde Water
Like sister and like brother »

William est dans son étable
Pansant son noir étalon
Et il se languit de la belle Marie1
Et ses soupirs sont tristes et longs
« Mère apporte-moi mon chapeau
Et mon manteau de cuir gris
J’irai au boudoir de ma belle
Avant que tombe la nuit »

« Reste avec moi, cher William
Car la tempête vient
Je mettrai de beaux couverts
Et l’âtre brûlera jusqu’au matin »
« Mère, ton âtre et tes couverts
Ne m’apportent nul répit
J’irai au boudoir de ma belle
Avant que passe la nuit »

« Si tu vas voir ta chère Marie
Je te maudirai
Au plus profond de la rivière
Tu mourras noyé »
« L’étalon que je chevauche
Est rapide et agile
J’ai pleine confiance en lui
Pour me garder de tout péril »

Il s’en fut par-delà les monts
Et les vallons, sous la rosée
Et les torrents de la rivière
Eussent fait fuir toute une armée
« Ô rivière, tu rugis fort
Féroce sont tes courants
Déchaîne-toi à mon retour
Mais épargne-moi maintenant »

Arrivé à la demeure
De sa belle, il appela
« Lève-toi, ô chère Marie
Lève-toi et ouvre-moi »
« Qui se présente à ma porte
Marie appelant? »
« C’est moi, ton doux William
Ton fidèle amant »

« Ouvre-moi, ô chère Marie
L’attente m’épuise
Mes bottes sont noires de l’eau de la rivière2
Et je tremble sous la brise »
« Mes étables sont pleines, William
Nulle place pour ton étalon
Et mon boudoir est plein de gentilshommes3
Et jusqu’à l’aube ils resteront »

« Ô chère Marie, adieu
Pour être venu te voir
Ma mère m’a condamné
À mourir, ce soir »
Il s’en fut par-delà les monts
Et les vallons, sous la rosée
Mais rendu aux torrents de la rivière
Son chapeau fut emporté

De sa selle, il s’étira
Pour reprendre son chapeau
Mais les torrents de la rivière
Emportèrent son manteau
Et de sa selle, il s’étira
Vers son manteau de cuir gris
Mais les torrents de la rivière
L’emportèrent lui aussi

À l’instant même où William,
Dans les eaux, se noya
D’un long et profond sommeil
Marie se réveilla
« Ô mère, viens à mon côté
J’ai fait un rêve troublant
J’ai cru qu’on refusait l’entrée
À William, mon amant »

« Étends-toi, ô Marie,
Ton amant s’en est allé
L’amusement que vous auriez eu
Moi seule y ai gouté »4
À ces paroles, Marie s’en fut
Vers la rivière, en courant
Mais si fort que criait la belle
Plus fort hurlait le vent

Au premier pas qu’elle fit
Elle trembla en touchant l’eau
« Oh, hélas » gémit-elle
« Traître sont tes flots »
Au deuxième pas qu’elle fit
S’enfonçant profondément
Elle dit « Oh j’irais bien plus loin
Si je pouvais voir mon amant »

Et au dernier pas qu’elle fit
Les flots la submergèrent
Et elle trouva son beau5 William
Tout au fond de la rivière
« Cruelles ont été nos mères, William
D’avoir navré nos coeurs
Mais maintenant nous reposeront dans la rivière
Comme frère et soeur »

« Les amants noyés »
Written by Anais Mitchell and Jefferson Hamer
Published by Treleven Music/Candid Music Publishing Ltd. administererd by It’s Only About Music (ASCAP) and Clairvoyant Dwarf (BMI)

1 « Margaret » est à l’Anglais ce que « Marie » est au Français : un nom très commun, notamment dans les contes, les ballades, etc. C’est simplement cela qui est à l’origine de mon choix.
2 Initialement, comme expliqué plus haut, la ballade traitait d’un fleuve. Remplacez ici « de la rivière » par « du fleuve » et le vers a un nombre de pieds plus raisonnable. Mais j’aime bien cette traduction, j’ai donc décidé de la garder intacte, même si elle me force à commencer ce vers un peu en amont dans la mélodie.
3 « Boudoirs » est au pluriel dans la version originale, alors que Willie ne parle que d’un boudoir, au début de la chanson. Ne voyant pas de raison apparente pour laquelle « Margaret’s bower » est devenu plus loin « My bowers », j’ai gardé la forme singulière, qui me paraît plus logique.
4 « L’amusement que vous auriez eu » est une traduction plutôt directe de « The sport you would have made with him », mais « I’ve played it for my own » m’a causé bien du souci. J’ai finalement décidé d’utiliser l’expression « goûter à quelque chose », qui me semblait être la seule manière de traduire ce qui est exprimé par la mère de Marie.
5 J’aurais pu mettre « doux », qui aurait été une traduction on ne peut plus exacte et juste de « sweet » dans le contexte. Mais diantre! William aussi a le droit d’être beau au même titre que Marie est souvent appelée « belle Marie ».
Plus sérieusement, il est évident que la beauté physique des femmes est souvent mise à l’avant dans ce genre de textes, là où on fait rarement allusion à celle des hommes. Je ne pense pas qu’il faille grimper au rideau pour si peu, mais quand j’ai l’occasion de rééquilibrer un petit peu ce genre de textes (sans pour autant avoir l’impression de passer ces textes au « ruban correcteur des valeurs du XXIe siècle » – ce genre de choses me donne l’urticaire), je ne me prive pas.
Je le mentionne ici, mais je ne le mentionnerai pas constamment, surtout que ce sont, au final, des changements anodins.

Clyde Waters

« Clyde Waters », ou « The Drowned Lovers » (d’où son nom dans ma traduction : « Les amants noyés ») est une ballade que je trouve très touchante. C’est la deuxième que j’ai traduite et interprétée, après Sir Patrick Spens. Elle aussi provient de l’album Child Ballads d’Anais Mitchell et Jefferson Hamer.

 
Willie stands in his stable door
And he’s combing his coal black steed
And he’s thinking of fair Margaret’s love
And his heart began to bleed
« Mother, fetch my hat and coat
Help me tie them on
I’ll away to fair Margaret’s bower
Before the night comes on »

« Stay at home with me, dear Willie
Tonight there comes a storm
I’ll lay the table handsomely
Your bed be soft and warm »
« Your tables, mother, and your beds
They cannot bring me rest
I’ll away to fair Margaret’s bower
Before the night is past »

« If you go to fair Margaret’s bower
My curse will go with thee
In the deepest part of the Clyde Water
Drowned you shall be »
« The good steed that I ride upon
Cost me thrice thirty pounds
I’ll put my trust in his swift feet
To take me safe and sound »

He’s rode over the high high hill
And down the dewy glen
And the rushing in the Clyde Water
Would have feared five hundred men
« Roaring Clyde, you roar so loud
Your streams are wondrous strong
Make me a wreck as I come back
But spare me as I’m going »

When he came to fair Margaret’s gate
He’s called to her within
« Rise up, rise up, maid Margaret
Rise up and let me in »
« Who’s that stands at my garden gate
Calling maid Margaret’s name? »
« It’s only your first love, sweet William
This night come to your home »

« Open the door, Maid Margaret
Open and let me in
My boots are full of the Clyde Water
And I’m shivering to the skin »
« My stable is full of horses, Willie
My barns are full of hay
And my bowers are full of gentlemen
They’ll not remove till day »

« Fare thee well, maid Margaret
Fare thee well, adieu
A curse my mother laid on me
For coming this night to you »
He’s rode over the high high hill
Down the dewy glen
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie’s hat from him

And he’s leaned him over his saddle bold
To fetch his hat again
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie’s coat from him
And he’s leaned him over his saddle bold
To catch his coat by force
And the rushing in the Clyde Water
Took Willie from his horse

The very hour this young man sank
Down in the watery deep
Then up and rose maid Margaret
Out of her drowsy sleep
« Come here, come here, my mother dear
I’ve dreamed a dreary dream
I dreamed my lover was at our gate
And nobody let him in »

« Lie down, lie down, maid Margaret
Your lover’s come and gone
The sport you would have made with him
I’ve played it for my own »
Nimbly, nimbly rose she up
Down to the river’s brim
But the louder that this lady called
The louder blew the wind

The very first step that Margaret took
She stepped up to her feet
And « Oh, and alas » this lady sighs
« Your water’s wondrous deep »
And the very next step that she went in
She’s waded to her knee
Says she, « I would wade farther in
If I my true lover could see »

And the very last step that she went in
She stepped up to her chin
In the deepest part of the Clyde Water
She found sweet William in
« You have had a cruel mother Willie
I have had another
And now we’ll sleep in Clyde Water
Like sister and like brother »

 
William est dans son étable
Pansant son noir étalon
Et il se languit de la belle Marie
Et ses soupirs sont tristes et longs
« Mère apporte-moi mon chapeau
Et mon manteau de cuir gris
J’irai au boudoir de ma belle
Avant que tombe la nuit »

« Reste avec moi, cher William
Car la tempête vient
Je mettrai de beaux couverts
Et l’âtre brûlera jusqu’au matin »
« Mère, ton âtre et tes couverts
Ne m’apportent nul répit
J’irai au boudoir de ma belle
Avant que passe la nuit »

« Si tu vas voir ta chère Marie
Je te maudirai
Au plus profond de la rivière
Tu mourras noyé »
« L’étalon que je chevauche
Est rapide et agile
J’ai pleine confiance en lui
Pour me garder de tout péril »

Il s’en fut par-delà les monts
Et les vallons, sous la rosée
Et les torrents de la rivière
Eussent fait fuir toute une armée
« Ô rivière, tu rugis fort
Féroce sont tes courants
Déchaîne-toi à mon retour
Mais épargne-moi maintenant »

Arrivé à la demeure
De sa belle, il appela
« Lève-toi, ô chère Marie
Lève-toi et ouvre-moi »
« Qui se présente à ma porte
Marie appelant? »
« C’est moi, ton doux William
Ton fidèle amant »

« Ouvre-moi, ô chère Marie
L’attente m’épuise
Mes bottes sont noires de l’eau de la rivière
Et je tremble sous la brise »
« Mes étables sont pleines, William
Nulle place pour ton étalon
Et mon boudoir est plein de gentilhommes
Et jusqu’à l’aube ils resteront »

« Ô chère Marie, adieu
Pour être venu te voir
Ma mère m’a condamné
À mourir, ce soir »
Il s’en fut par-delà les monts
Et les vallons, sous la rosée
Mais rendu aux torrents de la rivière
Son chapeau fut emporté

De sa selle, il s’étira
Pour reprendre son chapeau
Mais les torrents de la rivière
Emportèrent son manteau
Et de sa selle, il s’étira
Vers son manteau de cuir gris
Mais les torrents de la rivière
L’emportèrent lui aussi

À l’instant même où William,
Dans les eaux, se noya
D’un long et profond sommeil
Marie se réveilla
« Ô mère, viens à mon côté
J’ai fait un rêve troublant
J’ai cru qu’on refusait l’entrée
À William, mon amant »

« Étends-toi, ô Marie,
Ton amant s’en est allé
L’amusement que vous auriez eu
Moi seule y ai gouté »
À ces paroles, Marie s’en fut
Vers la rivière, en courant
Mais si fort que criait la belle
Plus fort hurlait le vent

Au premier pas qu’elle fit
Elle trembla en touchant l’eau
« Oh, hélas » gémit-elle
« Traître sont tes flots »
Au deuxième pas qu’elle fit
S’enfonçant profondément
Elle dit « Oh j’irais bien plus loin
Si je pouvais voir mon amant »

Et au dernier pas qu’elle fit
Les flots la submergèrent
Et elle trouva son beau William
Tout au fond de la rivière
« Cruelles ont été nos mères, William
D’avoir navré nos coeurs
Mais maintenant nous reposeront dans la rivière
Comme frère et soeur »

« Les amants noyés »
Written by Anais Mitchell and Jefferson Hamer
Published by Treleven Music/Candid Music Publishing Ltd. administererd by It’s Only About Music (ASCAP) and Clairvoyant Dwarf (BMI)

Sir Patrick Spens avec commentaires

Sir Patrick Spens, intitulée le comte de Flandre dans ma traduction, est une ballade d’origine écossaise. J’ai fait ici la traduction et l’interprétation de la version chantée dans l’album Child Ballads d’Anais Mitchell et Jefferson Hamer, dont je parle dans l’introduction à cette section.

Le titre pose d’emblée un défi au traducteur. En effet, il est impossible de traduire « sir » par « sire », puisque « sire » réfère au monarque alors que « sir » désigne simplement un seigneur.

Il fallait donc trouver un autre moyen d’évoquer la noblesse, ou à tout le moins l’importance du personnage. Ajouter « capitaine » à son nom aurait été suffisant, mais le mot est trop long. J’ai donc opté pour un titre de noblesse. J’ai exploré différentes options, toutes commençant par « comte » ou « duc » – les deux titres ne prenant qu’une syllabe, à l’instar de « sir » – et j’ai arrêté mon choix sur « comte de Flandre », ce titre ayant déjà existé et étant connu de plusieurs.

The king sits in Dumfermline town
Drinking the blood red wine
Where can I get a good captain
To sail this ship of mine?
Then up and spoke a sailor boy
Sitting at the king’s right knee
« Sir Patrick Spens is the best captain
That ever sailed to sea »
 
The king he wrote a broad letter
And he sealed it with his hand
And sent it to Sir Patrick Spens
Walking out on the strand
« To Norroway, to Norroway
To Norway o’er the foam
With all my lords in finery
To bring my new bride home »

The first line that Sir Patrick read
He gave a weary sigh
The next line that Sir Patrick read
The salt tear blinds his eye
« Oh, who was it? Oh, who was it?
Who told the king of me
To set us out this time of year
To sail across the sea »

« But rest you well, my good men all
Our ship must sail the morn
With four and twenty noble lords
Dressed up in silk so fine »
« And four and twenty feather beds
To lay their heads upon
Away, away, we’ll all away
To bring the king’s bride home »

« I fear, I fear, my captain dear
I fear we’ll come to harm
Last night I saw the new moon clear
The old moon in her arm »
« Oh be it fair or be it foul
Or be it deadly storm
Or blow the wind where e’er it will
Our ship must sail the morn »

They hadn’t sailed a day, a day
A day but only one
When loud and boisterous blew the wind
And made the good ship moan
They hadn’t sailed a day, a day
A day but only three
When oh, the waves came o’er the sides
And rolled around their knees

They hadn’t sailed a league, a league
A league but only five
When the anchor broke and the sails were torn
And the ship began to rive
They hadn’t sailed a league, a league
A league but only nine
When oh, the waves came o’er the sides
Driving to their chins

« Who will climb the topmast high
While I take helm in hand?
Who will climb the topmast high
To see if there be dry land? »
« No shore, no shore, my captain dear
I haven’t seen dry land
But I have seen a lady fair
With a comb and a glass in her hand »

« Come down, come down, you sailor boy
I think you tarry long
The salt sea’s in at my coat neck
And out at my left arm »
« Come down, come down, you sailor boy
It’s here that we must die
The ship is torn at every side
And now the sea comes in »

Loathe, loathe were those noble lords
To wet their high heeled shoes
But long before the day was o’er
Their hats they swam above
And many were the feather beds
That fluttered on the foam
And many were those noble lords
That never did come home

It’s fifty miles from shore to shore
And fifty fathoms deep
And there lies good Sir Patrick Spens
The lords all at his feet
Long, long may his lady look
With a lantern in her hand
Before she sees her Patrick Spens
Come sailing home again

Le roi siégeait sur son trône
Un jour, demandant :
« Y a-t-il un bon capitaine
Pour mener mon bâtiment? »
Lors déclare un jeune marin
Au roi et son entourage
« Le comte de Flandre est le meilleur qui
Ait jamais pris le large »
 
Le roi fit faire une longue lettre1
Et y apposa son sceau
L’envoya au comte de Flandre
Qui la lut aussitôt
« Vers la Norvège, vers la Norvège
De mes seigneurs accompagnés
Fendez l’écume afin de
Me ramener ma fiancée »

Lorsque le comte prit connaissance
De la requête du roi
Le désespoir gagna son cœur
Tout haut il demanda :
« Qui donna au roi mon nom
Pour mener ce voyage
À travers le Nord hostile,
Le froid et les orages? »

« Mais dormez bien, chers matelots,
Nous partirons au matin
De vingt seigneurs accompagnés
Tout vêtus de draps fins
Avec vingt doux lits de plumes2
Chargés à notre bord
Allons ramener la promise
De notre roi à bon port »

« Je crains, je crains, ô capitaine
Que le danger nous guette
Hier soir j’ai cru voir dans le ciel
Un présage de tempête » 3
« Que soit clément ou belliqueux
Cet océan lointain
Que le vent souffle comme bon lui semble
Nous levons l’ancre au matin »

À peine eurent-ils passé au large
Une journée entière4, 5
Que la houle s’intensifia
Et les planches en grincèrent
À peine eurent-ils passé au large
Une courte semaine
Que les bourrasques fouettèrent le mât
Et déchirèrent la misaine

À peine eurent-ils navigué
Cinq lieues en mer
Que l’ancre se brisa, le cordage rompit
Et des mâts s’effondrèrent
À peine eurent-ils navigué
Neuf lieues au large
Que les vagues vinrent, de bord en bord,
Se jeter sur l’équipage

« Qui grimpera au dernier mât
Quand je saisis la gouverne?
Qui grimpera au dernier mât
Pour guetter la terre ferme? »
« Nulle terre en vue, ô capitaine
Je n’ai vu nul rivage
Mais j’ai vu une grande dame
Voilée par l’orage »6

« Descend, descend, ô matelot,
Tu t’attardes, je le crains
Nous sommes prisonniers de la tempête
Entre vagues et vents marins
Descend, descend, ô matelot
Notre mort est assurée
Le bateau n’est plus qu’une épave
Et la mer vient s’engouffrer »

Les seigneurs répugnaient à
Mettre leurs belles bottes à l’eau
Mais bien avant que le jour décline
Seuls flottaient leurs chapeaux
Nombreux furent les lits de plumes
Qui dans les flots noirs sombrèrent
Et nombreux furent les seigneurs qui
Ne revirent jamais la terre

À cinquante lieue de toute côte
Et cinquante brasses en profondeur
Là gît le bon comte de Flandre
Entouré de maints seigneurs
Longtemps attendra son épouse
Une lanterne à la main
Avant que ne revienne vers elle
Le plus grand des marins

« Le comte de Flandre »
Written by Anais Mitchell and Jefferson Hamer
Published by Treleven Music/Candid Music Publishing Ltd. administererd by It’s Only About Music (ASCAP) and Clairvoyant Dwarf (BMI)

1 Comme il me manquait des syllabes, « fit faire » m’a semblé un bon équivalent de « fit », d’autant qu’il accentue le rôle du roi dans tout le récit, c’est-à-dire commander sans rien faire.
2 J’ai jugé non essentiel de spécifier l’utilité des lits, puisque la répétition du chiffre « vingt » montre clairement qu’ils sont destinés au confort des vingt nobles.
3 Ce présage est décrit en anglais, mais n’ayant pu trouver d’information à ce sujet, je n’ai retenu que le mot « présage » lui-même, ce qui évite de mal interpréter et de mal traduire les vers originaux.
4 La formulation anglaise permet de répéter la même structure tout en changeant le mot qui donne la rime (« a day but only one/three »; et, dans le couplet suivant, « a league but only five/nine »). Entre préserver la répétition de la structure ou la variété de la rime, j’ai choisi cette seconde option.
5 Dans cette strophe et la suivante, j’ai favorisé la progression des éléments dans le contexte d’une situation qui s’aggrave, et la cohérence de ceux-ci entre eux. Cela m’a conduit à m’écarter quelque peu des éléments qui construisent cette progression dans la version anglaise.
6 Même cas de figure que pour la note 3 : pour ne pas risquer de faux-sens, j’ai choisi une traduction plus générale.