Perry-the-Winkle avec commentaires

Perry-The-Winkle est un poème de Tolkien (supposément écrit par le personage de Sam Gamegie) dont j’aime beaucoup le caractère enfantin assumé. J’ai tant apprécié la version du groupe « The Hobbitons » qu’elle m’a donné le goût d’en faire une traduction. C’est donc avec ce texte que je me suis lancé dans la traduction rimée.

Or, la traduction que j’affiche ici est incomplète – ce qui, j’en conviens, a quelque chose d’un peu ironique. Mais ce n’est pas parce que je ne veux pas traduire la suite, mais plutôt pour les raisons que je vais détailler ici.

Le personnage qui entre en relation avec le troll, Perry-the-Winkle, a un nom que je trouve assez épineux à traduire. « Winkle », en anglais, signifie « bigorneau » ce qui n’a aucun lien avec l’histoire. Or ce n’est pas pour autant un choix arbitraire, car d’après ce que j’ai pu comprendre, il permet à Tolkien de faire un jeu de mot avec « Periwinkle », qui signifie « Pervenche ».

Je crois qu’il est inutile d’essayer de traduire ce jeu de mot, « Bigorneau » et « Pervenche » étant on ne peut plus opposés du point de vue phonétique. Je suis donc en quête active (et donc ouvert au suggestion) d’une traduction intéressante; qui ait un certain caractère. Je trouve que de traduire le titre par « Perry le bigorneau » (comme dans les traductions officielles) est certes ce qu’il y a de plus fidèle au niveau du sens (et encore, il manque l’idée du double sens), mais je juge aussi que c’est plutôt ennuyant, en plus d’être non-intuitif pour un francophone (ne serais-ce qu’à cause du prénom « Perry »).

La traduction s’arrête donc à la sixième strophe, puisque Perry entre en scène à la septième. Voilà donc « Perry-The-Winkle »… sans ledit personnage.

J’ai hésité à mettre cette traduction partielle sur le site, mais je suis venu à la conclusion qu’elle pouvait quand même être d’un certain intérêt, d’autant plus que les six premières strophes posent la situation initiale. Elles sont détachées des péripéties principales et peuvent donc – jusqu’à un certain point, bien entendu – être appréciées isolées.

The Lonely Troll he sat on a stone
And sang a mournful lay:
« O why, O why must I live on my own
In the hills of Faraway ?
My folk are gone beyond recall
And take no thought of me;
Alone I’m left, the last of all
From Weathertop to the Sea. »

« I steal no gold, I drink no beer,
I eat no kind of meat;
But People slam their doors in fear,
Whenever they hear my feet.
O how I wish that they were neat,
And my hands were not so rough!
Yet my heart is soft, my smile is sweet,
And my cooking good enough. »

« Come, come! » he thought, « this will not do!
I must go and find a friend;
A-walking soft I’ll wander through
The Shire from end to end. »
Down he went, and he walked all night
With his feet in boots of fur;
To Delving he came in the morning light,
When folk were just astir.

He looked around, and who did he meet
But old Mrs. Bunce and all
With umbrella and basket walking the street;
And he smiled and stopped to call:
« Good morning, ma’am! Good day to you!
I hope I find you well? »
But she dropped umbrella and basket too,
And yelled a frightful yell.

Old Pott the Mayor was strolling near;
When he heard that awful sound,
He turned all purple and pink with fear,
And dived down underground.
The Lonely Troll was hurt and sad:
« Don’t go! » he gently said,
But old Mrs. Bunce ran home like mad
And hid beneath her bed.

The Troll went on to the market-place
And peeped above the stalls;
The sheep went wild when they saw his face,
And the geese flew over the walls.
Old Farmer Hogg he spilled his ale,
Bill Butcher threw a knife,
And Grip his dog, he turned his tail
And ran to save his life.

Un pauvre troll, dans son domaine,
Se plaignait d’être esseulé
« Oh pourquoi dois-je vivre par moi-même
Dans ces collines reculées
Mon peuple a fui, je m’en souviens
Et ils n’ont cure de leur pair
Et me voilà, dernier des miens
Des Monts venteux à la Mer. »

« Je ne bois pas, ne suis pas voleur,
Je ne mange pas même de viande,
Mais les gens claquent leurs portes par peur
Quand au loin ils m’entendent.
Oh j’aimerais bien que mon aspect
Ne soit pas si menaçant
Car mon cœur est tendre si mon corps effraie
Et je ne suis pas sans talent. »1

« Allons, allons, suffit les pleurs
Je dois me faire un ami;
Et d’un pas calme, je vais sur l’heure
Traverser le pays. »
Il s’en alla, le soir venu,
Dans ses sabots usés2
Et quand le clair matin fut
En ville il posa pied.

À ses devants, mais qui vit-il?
La vieille madame Rosa
Panier à la main l’air tranquille;
Le troll l’apostropha :
« Bonjour gente dame! Salutations! »
Et Rosa de se tourner
Mais à cette calme introduction
Tous l’entendirent crier.

Puis le vieux maire, non loin de là,
Quand le son vint le surprendre
Devint tout blême de peur, d’effroi
Et courut sans attendre.4
Le pauvre troll n’en pouvait plus :
« Restez, je vous en prie! »
Mais dame Rosa avait disparue
Cachée dessous son lit!

Au marché se rendit le troll,
Voulant se faire discret,
Mais une chèvre à sa vue devint folle
Et les oies s’enfuyaient.5
Le vieux père Hogg cracha sa bière
Le boucher s’évanouit6
Et Grip son chien, en sens contraire,7
Pour sa peau, déguerpit

Écrit par J. R. R. Tolkien
Publié dans Les aventures de Tom Bombadil
Traduit par François-Félix Roy

Notes :

1 Ici Tolkien introduit un élément important pour la suite de l’histoire : « And my cooking good enough ». Or, dans ma version partielle, j’ai préféré mettre quelque chose de plus général, puisque sans le reste de l’histoire, cette mention de talents culinaires semble un peu sortie de nulle part.
2 Ou « Vers la Grande Creusée » pour une traduction fidèle à « To Delving he came […]»
4 « Dived down underground » étant directement lié à la nature de la ville dans l’univers de Tolkien (du moins, c’est ce que je présume), je ne me suis pas privé pour remplacer cela par une expression dans le même esprit, surtout que je ne mentionne pas « Delving » dans ma version de base (voir note #2)
5 « Les oies s’enfuyaient », chanté avec le rythme rapide de la chanson à quelqu’un qui ne l’a jamais entendue, peut sonner comme « Les oiseaux fuyaient ». Mais j’ai vite jugé que le sens, au final, ne différait pas.
6 Un boucher qui lance un couteau! Pris dans l’esprit enfantin du conte, j’étais vraiment inquiet pour le pauvre Troll quand j’ai lu ça. Je ne me suis pas privé pour rajouter une touche de pacifisme ici 🙂
7 Certes, Grip n’est pas un nom très typique pour un chien, d’autant plus que son homophone ne représente pas quelque chose de très chouette. Cela dit, puisque j’ai traduit directement « Grip his dog » par « Grip son chien » – il est donc on ne peut plus explicite que son chien s’appelle Grip – j’ai jugé non-nécessaire de lui trouver un nouveau nom.